• Loulou dans la boue – Chapitre 2

Loulou dans la boue – Chapitre 2

Après trois semaines passées auprès des chèvres dans le cadre de l’idyllique ferme de Bouniols, notre Louise s’essaye au woofing dans la région de Carbonne, à la ferme de Beauregard. Autre domaine, autre ambiance : découvrez les nouvelles aventures de Loulou dans la boue ! Pour rappel, vous pouvez également relire le chapitre 1 de Loulou dans la boue ici !

Chapitre 2. La ferme de Beauregard

Nouveau départ !

Après une escale à Toulouse pour recharger mes batteries (douche de 25 minutes et énorme burger pas du tout écologique à la clé), j’ai pris la direction de Carbonne pour rejoindre la Ferme de Beauregard, un domaine de 7 hectares situé près de Montbrun-Bocage (doux hameau de 500 habitants).

Je dors chez Jean-François et Annelyse Boniface, dans la maison principale. Jean-François a acheté le terrain avec des bâtiments en ruines en 1978, et a tout reconstruit grâce à ses compétences en menuiserie – et beaucoup de débrouillardise. Annelyse est institutrice à Montbrun-Bocage, et ensemble ils ont eu plusieurs enfants, tous déjà partis du nid familial. Première grosse différence avec Bouniols, il n’y a que des adultes à Beauregard ! Enfin non, la première grosse différence, c’est que les toilettes et la douche sont à l’intérieur de la maison principale et à deux pas de ma chambre. Et ça, c’est sympa.https://www.lesmouettesvertes.fr/wp-content/uploads/2019/03/famille_ferme_beauregard_couple.jpgValentin et Lolita, voisins des Boniface, sont arrivés ici par le woofing il y a un an et demi et ne sont pas repartis. À 27 et 30 ans, ils se lancent tout juste dans une activité maraîchère sur un hectare que Jean-François leur prête, en échange de quelques légumes pour la maison.

Kim, 38 ans, loue également une maison sur le terrain, depuis bientôt 5 ans. Elle est sage-femme pour Médecins Sans Frontières et souvent en déplacement, mais elle participe aux activités de maraîchage et à l’entretien des animaux entre deux missions. Sa maison paraît tout droit sortie d’un épisode de La Petite Maison dans la Prairie, avec sa toiture pentue, sa petite clôture, et sa cheminée qui fume !

En contrebas du vaste jardin des Boniface, dans une yourte, vivent également Lisa et son chien. Elle est arrivée ici par son activité d’épicerie bio ambulante, et a eu un coup de cœur pour le domaine ainsi que pour Jean-François et Annelyse. J’avais des a priori sur le concept de la yourte, mais pour y avoir jeté un coup d’œil je dois admettre que ça a l’air hyper confo, et surtout que la lumière d’intérieur est superbe !

Enfin, je suis arrivée en même temps que Mees, un woofeur néerlandais de 18 ans qui parle parfaitement français. Nous nous partageons donc les tâches à la ferme !

Les activités de la ferme

Le travail à la ferme évolue constamment : les étapes de la préparation du sol pour les cultures ou de la construction de la maison avancent quotidiennement, et sont entrecoupées par l’entretien des animaux, la préparation des repas, ou des activités qui arrivent sur le tas. Je ne vois pas le temps passer parce que je le passe dehors – et sans doute aussi parce que je ne mets plus de montre depuis je me suis râpé l’avant-bras en transportant du petit bois. Comme si, par la force des choses, on m’obligeait à perdre mes repères…

ferme_beauregard_terre_extérieur

Comme le printemps arrive à grands pas, nous préparons avec Lolita et Valentin les cultures extérieures et sous serre, ce qui demande pas mal de travail : il faut préparer les semis, installer des tuteurs suspendus au plafond de la serre, désherber, mais également préparer la terre en traçant des sillons pour les cultures dans le jardin. Nous aurons des tomates et des petit-pois cet été à Beauregard !

Lolita s’est aussi mise d’accord avec Jean-Pierre, notre voisin éleveur de chèvres, pour récupérer deux litres par semaine de « bon » lait crémeux pour en faire du fromage. Comme les chèvres étaient en période de mise bas et que cela faisait 5 mois qu’elle n’avait pas eu de lait crémeux, Lolita a fait l’expérience insolite de faire du fromage avec du colostrum, c’est-à-dire le lait sécrété par tous les mammifères (l’Homme inclus) dans les jours suivant l’accouchement. Il a la particularité d’être très chargé en protéines mais aussi en immunoglobulines, qui permettent au nouveau-né de renforcer son système immunitaire dès les premières tétées, qui lui sont vitales. Lolita, trop impatiente de refaire du fromage maison, avait demandé à Jean-Pierre de lui mettre de côté un peu du surplus de colostrum après les mises bas. Eh bien, le résultat est ignoble ! Ça a un goût de fromage blanc fermenté depuis dix ans. De plus, ce lait n’a pas les mêmes propriétés que le lait de traite habituel, donc le fromage obtenu n’a ni la texture ni l’odeur qui convient. Et psychologiquement, je ne me sens pas légitime de consommer ce lait qui n’est normalement destiné à personne d’autre qu’au nouveau-né.

loulou_chèvre_fromage_ferme_beauregard

Les voisins, ça sert aussi à partager les bons plans… Jean-Pierre a réussi, par l’intermédiaire d’un ami éleveur, à mettre la main sur deux cochons de lait. Les cochons de lait (parce que oui, j’ai demandé) sont des cochonnets qui n’ont bu que le lait de leur mère, et dont la viande est particulièrement tendre. Les deux gorets en question pèsent 15 et 20 kilos, et je participe cette semaine à la préparation de la viande après leur abattage (éthique, rassurez-vous), en compagnie de Jean-Pierre et Jean-François. Je vous avoue que je ne faisais pas la fière : quoique les cochons soient morts, ma fibre empathie étant toujours bien présente, et surtout la vue de tout ce sang était très impressionnante, et l’odeur assez insoutenable. Mais à côté de cela, j’ai beaucoup appris, et notamment qu’il faut raser les cochons avant de les découper : imaginez-vous en train de raser un goret au rasoir jetable ! C’était quelque chose.

Les animaux de Beauregard

En dehors des deux cochons abattus chaque année en hiver, la ferme abrite un mouton, deux brebis et deux agneaux pour faire du fromage. Moi qui pensais retrouver un semblant de chèvre dans la brebis, il se trouve que c’est un animal beaucoup plus craintif et bien moins énergique ! Autres animaux de Beauregard pas très attachants (et tant mieux, car ils ne restent jamais très longtemps) : quatre canards et deux canes qui se promènent en liberté, et qui sont mangés au moment voulu.

Il y a quelques jours, une des canes a donné naissance à dix petits canetons qui sont en pleine forme ! Ils se déhanchent en suivant leur mère dans ses moindres mouvements, en permanence. Dix petits clones à retardement. Ça caquette bien, dans la mare des canards. Je n’ai pas encore réussi à m’approcher très près, car à l’évidence l’instinct maternel est très confirmé et carrément agressif chez les colverts…

À Beauregard se trouve aussi un poulailler, qui malheureusement a été ravagé juste avant mon arrivée. Des quinze poules qu’il abritait, il ne reste plus que quatre survivantes. Un renard a commencé à décimer l’effectif en venant chercher ses proies une par une toutes les nuits pendant une semaine. Et une fois le trou dans la clôture colmaté par Jean-François, une martre est venue faire un massacre en un seul passage. La martre a la particularité de ne pas manger les poules, mais de les décapiter ; Annelyse a ouvert la volière un matin et a trouvé les poules immobiles, la tête pendante… Vision d’horreur. Mais la bonne nouvelle, c’est que cette semaine je suis allée chercher les sept nouvelles poules achetées à un éleveur du coin, qui se débarrasse de ses poules pondeuses.

loulou_poules_ferme_beauregard

J’ai eu la confirmation qu’animaux et transport ne font pas bon ménage, car nous sentions les poules traumatisées d’être mises en cage et, alors qu’elles gloussaient joyeusement lorsque nous les avons récupérées, il régnait un silence de mort à l’arrière du camion pendant le trajet du retour…

Le Marché de la Pleine Lune

À Bouniols déjà, Malaurie et Murielle étaient équipées d’un calendrier lunaire de jardinage pour savoir quand planter quoi :  semer ses tomates en lune montante, planter ses rosiers en jour-fleurs (quand la Lune passe devant la constellation Balance, Gémeaux et Verseau), tailler les lilas en lune descendante… Malgré ce qu’on nous apprend sur la lune et les marées à l’école, j’avais oublié l’influence que cet astre a sur la terre et donc aussi sur les cultures !

Il n’y a bien évidemment pas de miracle, et les bienfaits de la lune n’arrivent que si le travail de la terre est rigoureux et surtout dénué de pesticides, si les cultures sont bien associées entre elles, et si on laisse bien le sol se régénérer.

Toujours est-il que pour certains agriculteurs en bio, la lune est un élément important du métier et pour d’autres, comme Monique, elle donne l’occasion de faire la fête. Monique est la « sorcière » du coin. Oui, vous avez bien lu… Sa connaissance livresque des plantes sauvages et de formes traditionnelles de la médecine lui vaut malgré elle ce surnom. Elle organise le Marché de la Pleine Lune chaque mois, ce qui donne l’occasion aux gens du coin intéressés de bénéficier d’une visite guidée de son jardin sauvage.

J’ai appris à cette occasion que le corps humain est aussi influencé par la position de la lune, et que se faire couper les cheveux un soir de pleine lune les fait repousser plus vite et plus épais. À essayer chez vous ! Quant au tour du jardin, c’était magique : on goûte ce qu’on trouve, des pissenlits, de la petite oseille, du plantain, des violettes… Je me retrouve à cueillir et goûter des pousses que j’imagine avec une vinaigrette, alors qu’une heure avant je leur aurais marché dessus sans me poser de question. J’apprends aussi à cueillir des orties sans me piquer (après quelques loupés néanmoins, et je vous assure que ça fait mal). C’est bourré de fer et très bon pour les femmes en période de règles. Il y aussi le tamier, plus communément appelé « Herbe aux femmes battues », dont la pousse est frottée à même la peau pour faire disparaître les bleus et dont la tige est comestible, ou encore la bardane qui fait un très bon onguent pour la peau. Les informations affluent et je ne retiens pas tout, mais je passe une heure accroupie à observer pour repérer, cueillir et goûter. La dernière plante que je goûte est délicieuse, quand on commence à la mâcher elle n’a pas beaucoup de goût, puis en fin de mastication ça s’apparente à du wasabi assez puissant : c’est de la passerage.

Emballées par ce qu’on avait appris avec Lolita, on a fait une cueillette le lendemain matin : pâquerettes qu’elle fera tremper dans l’huile pour en faire de l’arnica, et des pervenches qui trempées dans l’eau-de-vie font un très bon vin. Enfin, on a cueilli quelques têtes de pissenlits qui, trempées dans de l’eau et du sel (lacto-fermentation), feront de très bonnes câpres en salade !

Je suis bonne pour repartir de zéro en matière d’alimentation à mon retour chez moi…

La suite au prochain épisode de « Loulou dans la boue » !